«Speaking Kokeshi» est un projet culturel qui associe des éléments visuels du Japon 日本,
entre les poupées kokeshi こけし et les proverbes (kotowaza) 諺, les idiomes, les dictons et le mode de vie.
C'est un ensemble de proverbes Japonais illustrés.
La collection a débuté en mai 2023.
De nouvelles Kokeshi sont publiées régulièrement.
Les visuels sont dessinés individuellement.
La traduction et l’explication sont le fruit de recherches visant à réaliser les illustrations.
#005
Les personnes les plus dures souffrent et pleurent aussi parfois. 鬼の目にも涙
鬼の目にも涙 « Oni no me ni mo namida »
Littéral : Une larme dans l’œil d’un ogre.
Signification : Même les personnes les plus dures peuvent parfois pleurer.
Pour comprendre ce que fait ce proverbe, il faut savoir ce qu’est réellement un oni (鬼). Ce n’est ni un diable au sens occidental, ni un monstre de film d’horreur. Dans la cosmologie bouddhique japonaise, l’oni est une créature massive, armée d’une massue, à la peau rouge ou bleue, postée aux portes de l’enfer pour juger les âmes des morts. Il incarne la sanction. Il n’y a ni négociation ni compromis.
Chaque année, lors de la fête de Setsubun (節分), au début du mois de février, les familles japonaises lancent encore des graines de soja grillées pour chasser les oni, en criant « oni wa soto, fuku wa uchi » (鬼は外、福は内 : « les démons dehors, le bonheur dedans »). L’oni reste ainsi une figure familière, symbole de ce qui ne peut être adouci.
Le proverbe ne dit pas que l’oni devient bon. Il dit qu’une larme apparaît dans son œil. Sa dureté ne disparaît pas. Mais quelque chose la traverse, malgré tout.
L’expression semble s’être fixée durant l’époque d’Edo (1603–1868), lorsque la littérature morale bouddhique s’est largement diffusée auprès du peuple. Elle appartient à une famille de kotowaza (諺, proverbes) qui situent la compassion là où on ne l’attend pas, un thème récurrent dans une culture marquée par l’idée bouddhique que nul n’est totalement hors de portée de la compassion (karuna, 悲).
Aujourd’hui, il est employé à propos de personnes bien réelles. Le patron réputé inflexible qui laisse couler une larme lors d’un départ à la retraite. Le parent exigeant qui craque à la remise de diplôme de son enfant. L’entraîneur dur que ses joueurs n’ont jamais vu faiblir. Le proverbe nomme cet instant précis où une façade construite se fissure, laissant apparaître autre chose. Il n’y a aucune moquerie : le ton est plutôt celui d’un soulagement discret.
Nous avons des expressions proches comme « même les plus durs ont un cœur » ou « il n’est pas de pierre qui ne puisse se fendre ». Mais là où certaines formules peuvent suggérer une faiblesse ou une exception, ce proverbe japonais n’insinue rien de tel.
La larme dans l’œil de l’oni est simplement là. Elle n’excuse pas, elle n’explique pas, elle ne transforme pas l’ogre. Elle rappelle seulement que, même derrière la dureté la plus absolue, il existe toujours une part qui échappe à cette dureté.
Speaking Kokeshi#005 — Les personnes les plus dures souffrent et pleurent aussi parfois. — 鬼の目にも涙
Speaking Kokeshi a débuté en mai 2023 à partir d'un constat simple : le Japon possède l'une des traditions d'expression proverbiale les plus riches au monde, et la plupart de ces expressions sont soit inconnues hors du pays, soit réduites à quelques concepts populaires vidés de leur contexte.
L'idée originale était d'adapter la tradition des assiettes parlantes européennes du XIXe siècle à notre époque — des objets qui portaient une phrase, un visage, une morale. La poupée kokeshi était le bon vecteur. Sobre, distinctive, ancrée dans l'artisanat japonais, elle permet à l'illustration de porter du sens sans excès.
Quarante proverbes. Quarante personnages. Chacun dessiné individuellement, chacun le résultat d'une recherche sur les origines culturelles et historiques de l'expression. Pas un catalogue. Un livre avec un point de vue.